En bref : Diriger un groupe de promotion immobilière en Corse suppose de composer avec des réalités que les opérateurs continentaux ne soupçonnent pas. Jean-Thomas Trojani a construit le Groupe Corsea en s’appuyant sur l’ancrage territorial et l’intégration verticale. Portrait d’un modèle entrepreneurial forgé par les contraintes de l’île.
Un marché immobilier pas comme les autres
La Corse attire. Les prix montent, la demande ne faiblit pas, les acheteurs se pressent. Sur le papier, c’est un eldorado pour les promoteurs immobiliers. Dans les faits, c’est un terrain miné pour quiconque débarque sans connaître les règles du jeu.
Sur l’île, une part significative du foncier reste bloquée dans des indivisions familiales non réglées depuis des générations. Le GIRTEC, organisme créé spécifiquement pour reconstituer les titres de propriété manquants, a vu son mandat prolongé jusqu’en 2027. Rien que ce détail donne la mesure du problème. La loi Littoral s’applique ici dans sa version la plus stricte, sans les assouplissements accordés au continent par la loi ELAN de 2018. Et le PADDUC, schéma d’aménagement régional, s’impose aux plans locaux d’urbanisme, dont 64 % ne sont toujours pas conformes.
Résultat : des permis de construire fragiles, des projets qui s’enlisent, et des opérateurs continentaux qui repartent après avoir sous-estimé la complexité du terrain.
Le pari de l’intégration verticale
Jean-Thomas Trojani a pris le problème à l’envers. Plutôt que de se spécialiser sur un maillon de la chaîne immobilière, il a construit le Groupe Corsea comme un ensemble intégré : promotion, construction, commercialisation. Tout est géré en interne, avec une équipe de 80 collaborateurs.
Le groupe affiche aujourd’hui un chiffre d’affaires d’environ 75 millions d’euros et livre plus de 500 logements par an. Des chiffres qui en font l’un des acteurs majeurs de l’immobilier insulaire. Mais ce qui distingue vraiment Corsea, c’est la capacité à maîtriser chaque étape. Quand vous contrôlez le foncier, la construction et la vente, vous ne dépendez pas d’un sous-traitant qui ne comprend pas les contraintes locales. Vous gagnez du temps, vous réduisez les risques, et surtout vous gardez la main sur la qualité.
Trojani a aussi été parmi les premiers en Corse à adopter les normes BBC de construction basse consommation. Un choix qui, à l’époque, n’avait rien d’évident sur un marché où la demande absorbait à peu près tout ce qui se construisait. D’ailleurs, cette exigence environnementale est devenue un argument commercial autant qu’un engagement.
Entreprendre sur une île : les défis spécifiques
Monter un groupe immobilier en Corse, c’est accepter une série de contraintes que les promoteurs du continent n’ont pas à gérer. L’approvisionnement en matériaux passe par le transport maritime. La main-d’œuvre qualifiée est plus rare. Chaque chantier coûte mécaniquement plus cher.
Il y a aussi la pression politique et fiscale. Les communes corses ont massivement activé les surtaxes sur les résidences secondaires. Porto-Vecchio applique une majoration de 62 % sur la taxe d’habitation, Bonifacio 54 %. Des propositions de surtaxe sur les plus-values immobilières circulent régulièrement à l’Assemblée de Corse. Le cadre fiscal se durcit, et les promoteurs doivent en tenir compte dans leurs projections.
Dans ce contexte, l’acceptabilité locale devient un facteur de survie. Trojani l’a compris en développant une activité de logement social, un engagement qui ancre le groupe dans le tissu territorial. Construire des résidences haut de gamme pour des acheteurs extérieurs, c’est une chose. Loger les habitants de l’île, c’en est une autre. Les deux activités coexistent au sein de Corsea, et c’est ce qui donne au groupe sa légitimité sur le terrain.
L’expansion vers le continent
Avec la filiale Promea, Jean-Thomas Trojani a fait le choix d’exporter le modèle Corsea en Île-de-France. Un pari qui peut surprendre : pourquoi quitter un marché insulaire maîtrisé pour aller se frotter à la concurrence parisienne ?
La réponse tient peut-être dans la méthode. Quand vous avez appris à développer des projets immobiliers dans un environnement aussi contraint que la Corse, avec ses problèmes fonciers, ses réglementations superposées et sa logistique compliquée, le continent paraît presque simple. Les réflexes de rigueur acquis sur l’île deviennent un avantage concurrentiel ailleurs.
Pour autant, le centre de gravité reste insulaire. Corsea ne cherche pas à devenir un promoteur national généraliste. L’identité du groupe, c’est la Corse. Le continent, c’est un relais de croissance, pas un remplacement.